Avertir le modérateur

Gideon Levy, un israélien (presque) seul

Imprimer

« Oui », « non », « certainement pas », « absolument » : Gideon Levy n’utilise que les mots nécessaires pour dire ce qu’il veut dire. Pas de digression, pas de circonvolution. Visage au couteau, gabarit d’armoire à glace, il a l’obstination et la psychorigidité qu’on impute aux Yékim, les juifs d’origine allemande en Israël. Des hommes raides, ponctuels, intraitables, qu’il vaut mieux ne pas avoir pour ennemis. Et l’ennemi de Gideon Levy s’appelle l’occupation.

 

Texte paru dans L'Impossible n°5, juillet 2012

parti pris,international,israël,palestine,proche orient,journaliste,guerre,l'impossible

Depuis près de trente ans, il se rend chaque semaine dans les territoires occupés et rapporte ce qu’il y a vu et entendu. Publiées dans le journal israélien Haaretz, ses célèbres chroniques l’ont posé en conscience morale du pays et lui ont valu une moisson de prix journalistiques. Elles ont aussi fait de lui « l’homme le plus haï d’Israël – et peut-être le plus héroïque », selon le quotidien britannique The Independent

S’il ne raconte guère d’histoires quand il parle, il en rapporte beaucoup, et de terrifiantes, quand il écrit. Toute l’affaire de Gideon Levy est de donner aux Palestiniens leur nom, leur âge, leur visage, pour les réhumaniser et dire à leur sujet une vérité que personne ou presque en Israël ne veut entendre. Il a décrit comment, devant une ambulance bloquée à un barrage avec une Palestinienne malade, il était descendu de sa voiture pour s’adresser au soldat et lui demander ce qu’il ressentirait si cette femme palestinienne était sa mère. Il a décrit comment le soldat, stupéfait, puis furieux, avait fini par pointer sur lui son fusil en lui ordonnant de se taire. Il dit calmement au long de ses articles ces regards israéliens qui traversent des Palestiniens devenus transparents et tombent sur des ruines de maisons sans jamais demander qui vivait là, comme si ces maisons faisaient partie du paysage au même titre qu’un arbre, qu’une rivière. « Nous sommes la cruauté, nous sommes le pouvoir », déclarait en guise de justification un sergent israélien maltraitant un jeune Palestinien handicapé mental, affirmation dont Levy avait fait le titre d’un de ses articles. 

Gideon Levy n’est pas très loquace. Il ne raconte pas aisément que son père, jeune avocat allemand qui a dit adieu à sa famille en 1939 sur un quai de gare, a vécu toute sa vie en Israël, fondé une famille et connu un certain bonheur sans jamais parler de ce qui lui était arrivé, sans jamais perdre le sentiment d’être un réfugié. 

Il y a dans le silence du fils quelque chose de ce silence qui l’a vu naître et grandir.

GIDEON LEVY Je suis né en Israël. J’étais un Israélien normal, j’ai travaillé à la station de radio de l’armée pendant mon service militaire. J’étais l’assistant de Shimon Peres. Un jour j’ai commencé à parcourir les territoires occupés en tant que journaliste et j’ai vu ce qui s’y passait. J’en suis venu à réaliser que l’occupation était le plus grand drame d’Israël et que ce drame était caché aux yeux de la plupart des Israéliens. 

SÉLIM NASSIB En Israël, tout le monde fait son service et voit les mêmes choses sans réagir de la même façon.

GL Non, tout le monde ne fait pas son service militaire en Israël, et parmi ceux qui le font seule une petite proportion est envoyée dans les territoires occupés. Par ailleurs, on ne peut pas considérer qu’un soldat de
18 ans, armé d’un fusil, soit dans les meilleures dispositions d’esprit pour juger sainement d’une situation. 

SN Quand vous avez commencé à comprendre, qu’avez-vous fait ? 

GL J’ai décidé de consacrer ma carrière à couvrir l’occupation. J’ai commencé à écrire sur ce sujet en 1987-1988, au moment de la première Intifada.

SN Vous êtes peu à peu devenu la voix qui dans ce pays s’oppose radicalement à l’occupation et à l’oppression.

GL J’essaie. Ce n’est pas toujours aisé. Aller contre le courant comporte quelques avantages, mais aussi des risques, et un prix à payer.

SN Avez-vous été menacé ?

GL Par des lecteurs, par des passants qui me reconnaissaient dans la rue, oui, mais jamais par le gouvernement ou une autorité officielle.

SN J’ai l’impression qu’il y avait quelque chose qui s’appelait le camp de la paix en Israël. Vous êtes d’accord pour dire qu’il a disparu ? 

GL C’est un fait. Il n’y a plus de camp de la paix en Israël. Les raisons de sa disparition sont multiples, la principale étant la
deuxième Intifada, en 2000-2003, avec ses attentats dans les rues du pays, à Haïfa, Jérusalem, partout. Un autre facteur est le mensonge d’Ehud Barak qui, Premier ministre, a fait croire qu’il avait offert le ciel à Arafat, et qu’Arafat aurait répondu : « Non ! » Ces deux facteurs ont littéralement détruit le camp de la paix. Cela veut aussi dire qu’il n’était pas très solide. Je dois quand même préciser qu’il existe aujourd’hui des petits groupes de gauche radicaux, où des jeunes gens très actifs continuent de militer. Le problème est que, vu leur taille modeste, il leur est très difficile d’accéder aux médias. Mais ils existent, ils travaillent et ne devraient pas être ignorés.

SN Que se passe-t-il dans le camp d’en face, chez les Palestiniens ? 

GL Eux aussi sont désespérés maintenant. La plupart ne mettent plus d’espoir ni dans le Fatah ni dans le Hamas, ni dans le processus de paix, ni en Israël… 

SN Vous dressez un très sombre paysage.

GL Absolument.

SN Tout le monde continue de travailler sur l’hypothèse d’une solution à deux États, Israël et la Palestine coexistant côte à côte. Mais année après année, cette prétendue solution est en train de disparaître parce qu’elle perd toute base matérielle. 

GL - Peut-être même qu’elle a déjà disparu ! À mon avis, il n’y a aucun doute à ce sujet. Nous avons presque un demi-million de colons dans les territoires occupés. Le gouvernement israélien n’a pas la moindre intention de mettre fin à l’occupation. Je crois que nous pouvons commencer à oublier la solution à deux États.

SN Haaretz a publié les résultats d’un sondage indiquant que désormais, plus de la moitié des Palestiniens a cessé d’y croire. Mais si cette solution est écartée, ne reste que la solution d’un seul État, binational.

GL Oui, il n’y a pas de troisième solution. Je n’en vois pas d’autre.

SN Ehud Barak, aujourd’hui ministre de la Défense, a récemment déclaré vouloir se retirer unilatéralement de Cisjordanie. J’imagine que c’est pour se séparer de la population palestinienne tout en gardant autant de terres que possible.

GL Ce n’est pas une solution : la population palestinienne est partout, comment se séparer d’elle ? Même en admettant qu’on évacue certaines régions de Cisjordanie, qu’y aura-t-il dans ces régions, quel sera leur statut ? 

SN Une sorte d’autorité municipale… je ne sais pas. Ils peuvent imaginer n’importe quoi, parce que les Israéliens ne peuvent pas accepter l’idée d’un État binational. 

GL Oui, mais ça deviendra une réalité. Ça l’est déjà !

SN C’est une réalité… à condition de ne pas donner la citoyenneté israélienne aux Palestiniens.

GL Dans ce cas, le monde entier dira qu’il faut donner leurs droits civiques aux Palestiniens. Comment pourrait-on prétendre au début du xxie siècle faire vivre des gens sans le moindre droit ? 

SN Cela veut dire que la lutte future des Palestiniens sera non pour un État séparé mais pour l’égalité des droits, la justice, etc.

GL C’est ce que je crois qu’elle devrait être. Et sur ce terrain, Israël n’aura vraiment aucune réponse à donner au monde, à moins d’affirmer que le « peuple élu » mérite un État fondé sur l’apartheid.

SN Je crois que les Israéliens sont tout à fait disposés à avoir un État fondé sur l’apartheid, si on veut bien ne pas l’appeler comme ça.

GL C’est vrai, mais ça ne peut pas durer. Nous faisons face à un nouveau climat international, le Moyen-Orient est en train de changer. 

SN Au départ, en 1993, Rabin avait décidé de faire la paix avec Arafat et de signer avec lui les accords d’Oslo parce qu’il avait réalisé que, démographiquement, les choses allaient vers ce qu’elles sont aujourd’hui. 

GL Mais il n’a pas été assez courageux pour aller jusqu’au bout. 

SN Comment expliquer que les dirigeants actuels d’Israël ne voient pas la situation démographique telle qu’elle est ? 

GL Parce la seule chose qu’ils veulent, c’est perpétuer l’occupation aussi longtemps que possible… en attendant un miracle.

SN Un miracle tel que l’expulsion des Palestiniens ?

GL Ils savent que ce n’est pas réaliste, je ne crois pas qu’il y ait quiconque de sérieux dans l’État d’Israël qui pense que cela soit possible… Mais ils n’ont pas d’alternative. Alors ils adoptent l’attitude :wait and see.

SN En s’emparant de nouvelles terres palestiniennes chaque jour.

GL Peut-être y aura-t-il une nouvelle guerre. Ce serait plus facile alors de « transférer » les populations… Mais je ne suis pas sûr qu’ils aient un plan dans ce sens.

SN Revenons à l’annexion des territoires et à la création d’un État binational. Cet État normaliserait une situation intenable. Ce serait sain, me semble-t-il.

GL Oui, mais ça ne marchera pas, parce que les deux côtés, et spécialement le côté israélien, viendront avec de très mauvaises intentions. Et cette hypothèse est encore très lointaine. 

SN Même en oubliant les problèmes liés aux Palestiniens, la démocratie israélienne a l’air malade. En mai dernier, une manifestation ouvertement raciste a été organisée contre les immigrés africains illégaux, qui ont été traités de « cancer qui se propage ». Des déclarations de dirigeants, de ministres, ont jeté de l’huile sur le feu. Ces scènes ne remettent-elles pas en cause l’image que les Israéliens ont d’eux-mêmes ? Peuvent-ils continuer à se croire « la seule démocratie du Moyen-Orient » ?

GL Pour ses citoyens juifs, Israël est toujours une démocratie, et même une démocratie plutôt libérale. « Les autres » ne comptent tout simplement pas.

SN Il n’y a pas de protestation contre cette montée du racisme ?

GL Bien sûr que si. Cette protestation n’est pas assez massive, mais elle existe et elle se manifeste.

SN Le camp de la paix n’existant plus, les deux principaux partis, le Likoud et Kadima, qui annoncent leur intention de former un gouvernement d’union nationale, donnent l’impression de n’être qu’un seul et même parti. 

GL C’est exact. Il n’y a plus qu’un seul parti, sioniste et de droite.

SN Les partis religieux, qui obtenaient des avantages exorbitants en échange de leurs voix, vont-ils perdre une partie de leur pouvoir avec cette alliance des deux grands partis ?

GL Pas du tout. Tout le monde pense aux étapes à venir, aux élections suivantes, et les deux partis auront toujours besoin des religieux.

SN Pourtant, il semble que les religieux commencent à être traités différemment ; on parle par exemple de leur imposer le service militaire, dont ils ont jusqu’alors toujours été exemptés. 

GL Oui, il y a un vrai désir populaire de voir les religieux traités comme les autres, et les politiciens comprennent qu’il leur faut prendre des décisions en ce sens. Mais le financement public des écoles religieuses, par exemple, n’est absolument pas remis en cause. Et cette réforme concernant le service militaire n’a pas encore eu lieu, pour l’instant il ne s’agit que de déclarations. 

SN À l’exception d’une toute petite minorité qui proteste et manifeste, c’est donc toute la société israélienne qui va droit dans le mur.

GL Absolument. 

SN Que ressentez-vous devant une telle situation, vous personnellement ? 

GL Vous pouvez imaginer combien c’est frustrant. Et il y a si peu de choses que je puisse faire. Sauf écrire.

SN « Hope dies last », l’espoir meurt le dernier, comme on dit…

GL En ce qui me concerne, l’espoir meurt le premier. Et je ne vois aucune source d’espoir.

SN Pas même le printemps arabe ? 

GL Dans l’ensemble, c’est un phénomène extrêmement positif. Mais je ne généraliserais pas. C’est plus facile dans certains pays. Mais en Syrie par exemple, les choses vont vers le pire. Ce qui est sûr, c’est que la révolution est là.

SN Comment cette aspiration à la liberté, ce désir d’une vie démocratique normale chez les peuples voisins, n’affecterait pas Israël ? Il y a bien un effet du printemps arabe sur la population ?

GL Ça aggrave un peu la paranoïa israélienne – qui est très forte.

SN Vous voulez dire que l’idée générale reste que des régimes arabes dictatoriaux, mais stables, seront remplacés par d’autres, islamistes, encore plus hostiles à Israël ?

GL Exactement.

SN Vous sentez-vous seul ? Ou bien avez-vous le sentiment d’appartenir à un certain courant d’opinion dans le pays ?

GL Je n’appartiens pas à un courant d’opinion. Je suis assez seul. Mais pas tout à fait. Beaucoup d’Israéliens me soutiennent. Ils ne représentent qu’une petite minorité, mais cette minorité compte.

Les commentaires sont fermés.

Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu