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Le retour des élites

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Paradoxe des sociétés qui ont un haut niveau d’éducation, l’élite ne s’adresse plus qu’à une minorité d’éduqués, assez vaste pour se couper du reste de la société.

Entretien avec Emmanuel Todd :

Historien et démographe, Emmanuel Todd a développé un modèle de fonctionnement des sociétés basé sur des facteurs démographiques et anthropologiques. Il relie ainsi les idéologies d’une société donnée à ses modèles familiaux et ses règles d’héritage, même anciens. Dans son premier livre La Chute finale en 1976, il prédit la décomposition du bloc soviétique. Ses derniers ouvrages, Le Rendez-vous des civilisations (Seuil, 2007) et Après la démocratie (Gallimard, 2008) s’intéressent aux tendances à la démocratie dans le monde et dans les sociétés développées.

Pour citer : Benoît Richard, Le retour des élites, entretien avec Emmanuel Todd, Sciences Humaines.com

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D’après votre dernier livre, Après la démocratie, la démocratisation des études supérieures engendrerait une tendance à la concentration des pouvoirs économiques, politiques et culturels dans les mains d’une oligarchie. Comment expliquez-vous ce phénomène alors que vous avez précédemment souligné le lien entre les progrès de l’éducation et ceux de la démocratie ?

Dans un ouvrage précédent, Le Rendez-vous des civilisations, coécrit avec Youssef Courbage, j’ai souligné en effet que l’alphabétisation était corrélée dans les faits aux progrès des tendances démocratiques dans les sociétés qui n’étaient pas encore des démocraties. Toutefois, en France, la philosophie politique d’inspiration tocquevillienne, Pierre Rosanvallon ou Marcel Gauchet par exemple, n’a pas lié l’alphabétisation à la démocratisation. La philosophie politique cherche à l’intérieur de la démocratie des contradictions internes qui expliquent ses problèmes. Le modèle que je développe, basé sur l’alphabétisation et le niveau d’éducation, considère les avancées et les reculs de la démocratie non pas comme internes au régime mais comme provenant de facteurs qui lui sont extérieurs. Je fais référence notamment aux travaux de l’historien anglais Lawrence Stone qui a mis en évidence les liens entre les progrès de l’alphabétisation et le déclenchement des phénomènes révolutionnaires en Angleterre au XVIIe siècle. Les pays plus anciennement démocratisés comme l’Europe et l’Amérique du Nord sont dans une phase ultérieure, celle de la stagnation et de la stratification éducative. Le mouvement vers plus de démocratie a cessé d’être positif. Il s’en éloigne au contraire. En France, le pourcentage d’une génération accédant aux études supérieures est passé de 5 % en 1950 à 33 % en 1995. Depuis, cette proportion n’augmente pratiquement plus. Les éduqués supérieurs qui représentaient autrefois une poussière se comptent aujourd’hui par millions. Du fait de cette situation nouvelle, les producteurs de culture et d’idéologie ne s’adressent plus qu’aux personnes éduquées et peuvent se permettre d’oublier les autres. Il s’ensuit une fracture culturelle qui peut conduire à une fracture socioéconomique qui se traduit par la concentration des moyens économiques et culturels dans les mains d’une classe éduquée.

L’alphabétisation constitue une frontière nette. En matière de niveau d’instruction, les choses sont moins claires.Qui compter parmi les éduqués supérieurs, à partir de quel niveau, quelles filières ? Le volontarisme politique en matière de formation tout au long de la vie, la formation continue, l’accès plus facile à l’information par les grands médias et Internet, tout cela ne vient-il pas nuancer l’évolution que vous décrivez ?

Vous avez raison, l’alphabétisation est un phénomène plus marquant et moins flou que le niveau d’éducation. Depuis Noël, ma fille de six ans et demi sait lire. Je constate combien cela représente pour elle un basculement mental phénoménal. Bien sûr, la base d’alphabétisation subsiste dans les sociétés développées. En un certain sens, tout le monde est éduqué. Les indicateurs de niveau d’éducation sont en effet plus flous qu’en matière d’alphabétisation. Le phénomène marquant est justement que tout redevient flou. Quand, dans une société, on a le sentiment que tout le monde sait ou va bientôt savoir lire, cela nourrit une sorte de subconscient social égalitaire. À partir du moment où se développe une éducation secondaire et supérieure, il y a l’apparition en masse d’une quantité de niveaux qui ne sont pas égaux et qui restent flous. Ce flou dans les niveaux d’éducation, associé au fait que la démocratisation des études supérieure marque le pas après plusieurs décennies de progression fulgurante, réintroduit un doute sur le sentiment d’égalité des chances.

Ce doute est-il, selon vous, à l’origine du malaise observé dans les démocraties ? Faut-il voir là le risque d’une évolution majeure, les prémices d’un changement de régime de la démocratie vers l’oligarchie ?

Je suis un historien, non pas un philosophe politique. L’analyse doit rester très nuancée. Le niveau moyen d’éducation continue d’augmenter. Les tenants de la nostalgie culturelle, du niveau d’orthographe et de grammaire d’antan, sont victimes d’une illusion de mémoire. Ils se souviennent d’une certaine classe d’études longues mais oublient que celle-ci était extrêmement réduite. J’épluchais récemment un sondage sur l’indice de popularité de l’exécutif en France. Le soutien à Sarkozy y apparaissait très faible avec deux nuances qui ont retenu mon attention. Alors que l’opposition la plus massive s’exprimait chez les ouvriers, la seule catégorie qui laissait apparaître une majorité de soutiens était chez les gens sans aucun diplôme. On pourrait se demander s’il s’agit d’un Lumpenproletariat au-dessous de la classe ouvrière, mais pas du tout. En fait, ce sont les personnes âgées de diverses conditions sociales mais dont la génération a très peu fait d’études.

En France, le niveau d’éducation a évolué vers le haut et le tiers d’une génération accède aujourd’hui aux études supérieures. On peut imaginer un redémarrage vers le haut du niveau d’éducation. L’histoire n’est pas terminée. Si au Moyen-Âge, on avait dit un jour que tout le monde saura lire, tout le monde aurait éclaté de rire, car au Moyen-Âge on savait rire !

Le modèle que j’évoque dans Après la démocratie est dynamique. La stratification oligarchique stable dans laquelle un groupe de privilégiés éduqués arrive à projeter dans des privilèges économiques sa supériorité éducative, est déjà en train d’être dépassée par un autre phénomène. Aujourd’hui, la société fabrique 33 % de bacheliers dans une classe d’âge mais les gains économiques ne profitent qu’à 1 % de la population. Il y a de ce fait une certaine réunification des gens dotés d’un niveau d’éducation primaire, secondaire ou tertiaire contre une minorité très riche. La dissociation de la culture et de la richesse comporte des potentialités révolutionnaires que les historiens connaissent bien.

La production par les démocraties développées d’éduqués supérieurs en masse ne conduit-elle pas mécaniquement à la banalisation de leurs compétences et à leur déclassement ?

Le déclassement économique est produit par la politique libre-échangiste qui exerce une pression mondiale sur les salaires. Les sociétés développées ne peuvent pas tirer parti de leurs gains intellectuels. Il y a un anéantissement des effets positifs virtuels de l’éducation dû à la dislocation économique. Les compétences sont dévaluées, non pas parce qu’il y a plus de gens éduqués en France, mais parce que les sociétés peuvent faire appel à des informaticiens dix fois moins payés en Inde.

Cette situation résulte des choix antidémocratiques faits par la génération d’avant. Ma génération, celle des trente glorieuses, celle aussi du modèle américain avec 20 % d’éduqués supérieurs contrôlant 50 % du revenu national. Cette société-là s’accommode du libre-échange mais produit pour la génération suivante le phénomène de dislocation évoqué.

Les générations ont chacune leur histoire économique comme l’a bien montré le sociologue Louis Chauvel (1). Le renfermement des groupes sociaux traduit aussi un renfermement des générations sur elles-mêmes. Si vous êtes jeune pendant les trente glorieuses, vous vivez jusqu’à l’âge de la retraite les privilèges de cette période et il vous est difficile d’imaginer les difficultés vécues par la génération suivante.

NOTE :

(1) Louis Chauvel, Le Destin des générations, Puf, 1998.

Propos recueillis par Benoît Richard

 

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